Il y a 10 ans, Chantal découvre le monde merveilleux de Tinder. “Quand on a la cinquantaine, on se rend vite compte que les endroits pour faire des rencontres sont limités. Ce n’était pas possible au travail. À la salle de sport, tout le monde porte des écouteurs. Les amis? Ce sont les maris de tes amies. Bref, il fallait que j’élargisse mon réseau. J’ai tenté les sites de rencontre, mais j’en ai vite eu marre d’envoyer des tartines par mail et d’attendre une réponse pendant des jours. Alors, j’ai opté pour Tinder, bien plus spontané, selon moi. J’ai encodé mes critères, puis j’ai commencé à swiper. C’est comme ça que je suis tombée sur Patrick.”
Patrick, c’est l’homme avec qui elle s’est installée un mois après leur rencontre. Et son mari depuis 8 ans. “Sans Tinder, on ne se serait jamais rencontrés, car il habitait à l’autre bout de la Belgique. On était de parfaits inconnus l’un pour l’autre. Ce qui est à la fois un inconvénient – pas moyen de se renseigner sur lui! – et un avantage: on avait tout à découvrir l’un de l’autre. Ça a matché tout de suite. Je crois que j’ai eu beaucoup de chance.”
Casino relationnel
Si l’on en croit les chiffres (on parle parfois d’un taux de réussite de 2,5% seulement), les histoires comme celle de Chantal sont plutôt rares. Une étude polonaise, publiée en 2025 et menée dans 50 pays, affirme même que les couples formés sur une appli seraient en moyenne moins satisfaits de leur relation. Les applis de rencontre créeraient-elles des couples moins solides? La réponse est à nuancer.

D’abord, on peut s’interroger: les applis de rencontre ont-elles vraiment intérêt à nous faire rencontrer le grand amour? “Elles ont été conçues non pas par des psychologues, mais par des spécialistes de jeux vidéo, jugent Annemieke Dubois, matchmaker et fondatrice et Sigrid Schelstraete, responsable, pour Bruxelles et la Wallonie, de Jade & Jules, agence matrimoniale haut de gamme. Ces applis connaissent donc les mécanismes pour garder les utilisateurs en ligne. Chaque notification, chaque swipe provoque une bouffée de dopamine dont on devient vite accro. On parle parfois de casino relationnel.”
Le “cerveau Tinder”
Les deux matchmakers précisent que toute une partie de leur travail consiste désormais à désactiver le “cerveau Tinder”. “Lorsque nous recevons des clients qui ont longuement expérimenté les applis de rencontre, on se rend compte qu’ils ont pris l’habitude de juger les profils comme des produits et de passer au suivant pour le moindre détail. Ils ont plus appris à rejeter qu’à choisir.”
“Ces plateformes, ajoute Audrey Van Ouytsel, docteure en sociologie, ont modifié le rapport à l’engagement amoureux. Elles produisent une culture de la réversibilité: pourquoi s’engager avec une personne quand on sait que l’appli regorge d’autres profils, peut-être encore plus compatibles?”
Rassurez-vous: les couples formés via une appli ne sont pas voués à l’échec pour autant. Contredisant les résultats de l’étude polonaise citée plus tôt, deux études, l’une suisse et l’autre américaine, publiées respectivement en 2020 et 2024 ont indiqué qu’il n’y avait pas de différences significatives au niveau de la satisfaction conjugale entre les uns et les autres. “Les applis ont changé la manière de rencontrer l’autre et rendu l’engagement plus difficile, reconnaît Audrey Van Ouytsel, mais elles n’ont pas fondamentalement changé les mécanismes profonds qui font qu’un couple dure dans le temps, comme les valeurs communes, la communication, la capacité à traverser ensemble les crises…”
Les applications n’inventent pas les fragilités du couple contemporain, elles les rendent plus visibles.
Certaines études ont pointé l’hétérogamie de ces couples: les utilisateurs auraient plus de chances de tomber amoureux de quelqu’un de très différent (autre niveau socio-économique, scolaire…), ce qui augmenterait les risques d’incompatibilité, et donc de rupture. Audrey Van Ouytsel n’en croit rien: “Même en ligne, à travers l’orthographe, les centres d’intérêt…, on situe très vite les niveaux intellectuel et socio-économique de son interlocuteur. Et de la même façon que la société favorise l’homogamie, on a tendance à préférer quelqu’un qui nous ressemble, en ligne aussi.”

Les facteurs de réussite
Les couples formés en ligne n’ont plus à craindre non plus le gros écueil qui les menaçait auparavant. “Pendant longtemps, explique Audrey Van Ouytsel, ces couples ont souffert de la mauvaise image collée aux sites et applis de rencontre. Or, il est difficile de se construire en tant que couple face aux préjugés négatifs de ses proches. Mais les rencontres en ligne bénéficient désormais d’une plus grande reconnaissance, ce qui favorise leur légitimité et leur stabilité.”
Reste que, couples formés en ligne ou pas, la vie amoureuse d’aujourd’hui doit répondre à de nombreuses exigences: “On veut du dialogue, observe la sociologue, on veut que l’autre montre sa vulnérabilité, on veut pouvoir déposer ses émotions, mais tout en gardant son autonomie. Les couples issus des applis de rencontre ne durent pas moins parce qu’ils sont nés en ligne: ils durent ou échouent dans une société où l’amour porte désormais des attentes immenses. Les applications n’inventent pas les fragilités du couple contemporain, elles les rendent plus visibles.”
Selon Annemieke Dubois et Sigrid Scheldstraete, les couples les plus durables issus des applis ont plusieurs points communs – et Chantal en est la parfaite illustration: “Ils se sont rencontrés rapidement, puis ont fermé l’appli et ont décidé de se choisir malgré les imperfections. La durabilité commence là où on arrête de comparer.”
Les applis de rencontre ont-elles encore la cote ?
Après des années d’hypercroissance, les grandes applis de rencontre montrent aujourd’hui des signes d’essoufflement. Fin 2025, Tinder affichait une perte de 8 % de ses abonnés payants, Bumble de 16 %. Selon une étude de 2020 de YouGov pour l’application Once, 83 % des utilisateurs européens d’applications de rencontre se disent insatisfaits de leur expérience. Ils évoquent une dating fatigue
liée au défilement sans fin des profils, aux conversations qui ne débouchent sur rien, au ghosting, aux contenus explicites non sollicités ou à la superficialité de ce “supermarché de l’amour”. “Ces plateformes restent très utilisées, et leur usage est même désormais normalisé, analyse Audrey Van Ouytsel. Mais leur monopole s’effrite. Après l’euphorie technologique des débuts, elles atteignent
désormais leur âge adulte sociologique, avec le désenchantement critique qui l’accompagne.” Une contre-tendance semble émerger : le besoin d’un retour au réel, à travers des soirées sans téléphone, des speeddating, des agences matrimoniales… autant de formats qui traduisent une volonté de réhumaniser la rencontre et le lien.
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